01 septembre 2008
Alexandre Jardin et sa philosophie du désordre pour une pédagogie buissonnière
Formateur en éducation aux médias, je ne peux que prendre du temps aussi pendant mes congés pour alimenter ma réflexion sur les aspects pédagogiques d'un métier par ailleurs fort influencé par les technologies.
Usant du droit de citation, je vous propose ici quelques extraits du troisième roman autobiographique d'A. J.
Cela ne pourra que faire sa publicité. L'ensemble du roman vaut aussi la peine... n'hésitez pas à le retrouver en librairie.
JARDIN Alexandre, Chaque femme est un roman, Grasset, Paris, 2008 - ISBN : 978-2-246-71361-6
P 109-111 : Madame Equal avait raison
En classe de cinquième, Mme Equal (quelle poitrine !) m’éleva au rang de bon élève en mathématiques, sans qu’elle m’ordonnât jamais de réviser un cours. Avant elle, personne n’était parvenu à me sauver de ma nullité en calcul. Je ne mordais pas aux études. Devant un problème d’arithmétique, ma pensée se sauvait ; même lorsque Zouzou m ‘aidait en douceur. Aucun fesseur donannt de la voix n’y avait jamais remédié. Les injonctions déconcertantes de Mme Equal, elles, n’étaient pas proférées ; dès lors, il devenait délicat de s’y opposer. Peut-on contester le silence ?
J’ai onze ans. Demi cancre, je suis scolarisé à Gerson, établissement sans gaieté de la rue de la pompe à Paris. Le catholicisme le plus rance s’abat sur moi, incantatoire et sec. Je ne sais pas encore que l’année suivante, je vais être catapulté dans une école joviale dite « parallèle », sorte de laboratoire post-soixante-huitard où l’on pratiquait alors une « autodiscipline » baroque et dévastatrice. C’est là, à deux pas de l’opéra que je découvrirai le clitoric déconcertant des lycéennes et d’inattendus vertiges sensuels. Brusque changement de pastorale.
Le jour de la rentrée, Mme Equal surgit. Une trogne agricole et une broussaille blonde qui achève de jaunir sur le haut de son crâne. Son tailleur correct n’annonce pas la scène qui va suivre, ni son accent rural qui avoue ses fortes attaches provinciales, du côté de Castres. Elle interroge la classe sur une question d’algèbre qui fera l’objet de son cours. Mon ami Tristant répond avec justesse et, soudain, s’attire cette réponse saugrenue :
- Viré, vous êtes viré, Tristan. Filez dans la cour !
- Qu’est-ce que j’ai fait ? balbutie mon pote.
- Vous avez bien répondu. Je vous ai mis 20 sur 20.
Stupeur dans la classe. L’air se crible de points d’interrogation. Mme Equal nous explique qu’elle ne voit vraiment pas pourquoi Tristan devrait rester en classe s’il maîtrise le sujet abordé.
- Avec moi, les virés sont les bons. Je ne garderai que ceux qui n’ont pas compris.
Dix minutes plus tard, je rejoignis Tristan dans la cour avec quelques autres éberlués. La semaine suivante, je savais mes cours par cœur avant de rentrer en classe ; pour pouvoir en sortir au plus vite et jouer au foot avec vacarme. Et nous fîmes tous de même, nous les « virés » afin de ne pas moisir parmi les « inclus » condamnés de végéter devant un pupitre ! Mme Equal est la seule prof de math qui ait su jamais me motiver indirectement, comme si elle avait compris que le plus court chemin entre deux points reste le zigzag. Elle enseignait sans parler, en virant à bon escient avec une habileté déconcertante que je ne parvins pas à déjouer. Une année durant, cette femme à forte poitrine mit en échec ma mauvaise volonté. C’est Mme Eqyual qui m’a appris à travailler seule et à m’arrimer aux études.
- Mais à la fin de l’année, c’est elle qui fut virée !
Ses méthodes peut orthodoxes dérangeaient la torpeur de l’établissement.
P 113-114 : Les contre-dictées de Mme Folichet
En septième (CM2), la providence m’avait placé en face d’une maîtresse faiblement acclimatée aux méthodes d’enseignement classiques. J’aimais ses seins laiteux excessifs, la translucidité inespérée de ses robes soyeuses et son zozotement doublé d’un fort bégaiement. En une seule année, Mme Folichet redressa mon orthographe comique sans exiger davantage de travail. C’est elle qui m’installa dans une délicieuse estime de moi-même : alors même qu’elle ne brillait pas particulièrement par ses qualités pédagogiques. Le personnage semblait même un peu fade, sans musique intérieure, quasi atonal. Après les premières semaines, le temps de mesurer l’ampleur de nos lacunes, elle nous tint ce discours :
- Dé-désormais, vous su-su-birez deux ffois la même dictée. La p-p-première fois, je vous de-de-demanderai de faire le plus grand nombre possible de fautes d’orthographe, de conjugaison et de grammaire. La deu-deuxième fois, vous en ferez le moins possi-ssible.
Contre toute attente, c’est en cherchant à faire beaucoup de fautes que j’appris à en faire moins. Et c’est une bègue qui me sauva de ma dysorthographie. La méthode des contre-dictées vint à bout de mes déficiences. Pour commettre des erreurs, il faut s’interroger sur la règle donc la manipuler et pratiquer, d’une certaine façon, une vigilance grammaticale. Qui a dit que c’est en cherchant à rejoindre un but qu’on l’atteint effectivement ? Qui a dit que les stratégies directes étaient les plus pertinentes ?
P 120-122 : (extrait de Tout est possible)
La jactance de Babette m’a tout de suite séduit ; elle est bien de ces marathoniennes de l’audace, doublée d’un tempérament incendiaire. Depuis des années, Babette expérimente au collège en faisant fi de toute pratique raisonnable ou seulement prudente ; car son quotidien l’a persuadée que le diagnostique d’orientation ne définit pas le potentiel des élèves, il me crée.
- Une fois un bilan établi, m’explique-t-elle avec virulence, on invente une pseudo-réalité qui le justifie ! En bricolant des interprétations du parcours scolaire ou pénale du môme, de ses origines sociales ou nationales. Et le processus n’arrête plus ! Ce foutu bilan finit par être accepté par l’ado qui, en général, s’y conforme !
- Comment pouvez-vous en être sûre ?
- Cela fait dix ans que je donne deux recommandations d’orientation à tous les jeunes que je reçois, dont une tirée au hasard mais valorisante et folklo. Sans le leur dire. Eh bien, figurez-vous que dans 70 % des cas les gamins prennent l’orientation hasardeuse ! Et ils y parviennent ! Ma suggestion crée leur potentiel.
Et moi, ai-je laissé suffisamment le hasard gouverner mes orientations ? Ne me suis-je pas enlisé dans ce que je m’attends à vivre ? En m’interdisant d’apprendre ce que je ne me voyais pas apprendre. Ce jour-là, à Garges-lès-Gonesse, cette extravagante croupière m’a appris à relancer les dés. Je me suis même mis à cuisiner avec aplomb des risottos. La confidence qu’elle me fit en me raccompagnant jusqu’à ma voiture acheva de me convertir aux bienfaits du désordre :
- Vous savez ce que je fais quand ma vie est bloquée ? Du stop ! C’est en levant le pouce que j’ai rencontré les façons de penser les plus inattendues…
- Du stop… mais pour aller où ?
- Là où l’on trouve des antidotes contre la mièvrerie et l’attendu, pardi ! me lança-t-elle avec son incessante bonhomie.
P 139-141 Mme Eléphant a une idée
Mon ami Dominique est secrétaire général de l’Education nationale. Son costume de grand commis de l’Etat ne fut jamais une livrée, souvent un costume de toréro, parfois un habit de pierrot. Je sais des choses inouïes de poésie sur ce personnage bridé et sobre en épithètes : Cécilia me fournit de temps à autre, à titre gracieux, un petit rapport sur ses activités réelles ; ainsi que sur certains de mes proches. Son génie de la filoche et de la planque inattendue fait merveille. J’aime connaître l’envers des vies officielles, souvent plus touchant que la devanture. Et ce goût, en vieillissant, ne fait que s’affirmer. Un soir, Dominique m’appelle du ministère. Sa voix de caudillo hilare, habituée à se briser dans les impératifs, se fait douce cette fois :
- Allô ? J’ai dans mon bureau quelqu’un pour toi, Mme Eléphant, proviseure d’un lycée en Haute-Marne. Saute sur ton scooter, on t’attend.
Je déboule et arrive… en retard rue de Grenelle. Mme Eléphant a dû filer pour une pas rater un train pressé. Dominique, torse nu (quand il travaille seul au ministère, tard le soir, il ôte sa cravate et se met volontiers en tenue de fakir)me raconte toute l’affaire. Cette proviseure émérite, bien noté malgré ses foucades, connue pour son coffre et sa motivation baroque, a écrit au rectorat il y a quatre mois. Sa déclaration d’intention a cette fois jeté un froid dans les corridors de l’Administration : « Puisque l’action éducative ne peut plus avoir lieu normalement dans mon établissement, je cesse de faire semblant. Désormais, je m’emploierai à faire échouer les élèves ; ce qui, après tout, ne saurait aggraver la situation. Ma position sans ambiguïté aura au moins le mérite de tirer la sonnette d’alarme. »
- L’équipe enseignante, les élèves et les familles découvrirent avec stupeur le lundi matin la nouvelle ligne de la Proviseure : foncer avec véhémence vers l’échec ! Tout le monde s’en émut. A quoi rimait une telle attitude ? Les parents interloqués, se mobilisèrent. La presse locale s’en indigna (enfin !) Les professeurs déclarèrent qu’il fallait réagir (enfin !) : ils voulaient bien rater leur scolarité avec mollesse mais pas qu’on leur imposât une disqualification obligatoire. Le désarroi de Mme Eléphant était parvenu à désorganiser le désordre.
Ce coup de folie revigora les enseignants qui avaient baissé les bras, ranima la maigre vigilance des familles et plaça les élèves dans la surprenante position de réclamer plus de sévérité. L’action éducative put redémarrer dans ce coin étiolé de Haute-Marne.
Dominique me donna le numéro de téléphone de Mme Eléphant. Femme honnête et fine stratège, elle me livra la clé de sa manigance :
- Savez-vous monsieur l’écrivain comment on éteint les incendies pétroliers les lus virulents ? En faisant éclater une bombe. L’effet de souffle est la seule solution !
- Vous étiez certaine de votre stratégie ?
- J’ai la certitude que lorsque les gens ont cessé d’être raisonnables, il faut leur parler autrement.
13 juin 2008
Appartenance avouée
12 juin 2006
Real Gingras interpelle son Ministère, à juste titre
À partir des protocoles Internet utilisés chez Prof en ligne depuis 1996, une relation étroite s'est établie avec les élèves; d'une part en différé avec le courrier électronique, les activités proposées et les différents forums et, d'autre part, avec les contacts en direct par "chat" et par videoconférence.
Le prix de la francophonie canadienne reçu en 1998 est venu confirmer que l'approche numérique proposée était une valeur ajoutée à ce que nous pouvons appeler maintenant l'intégration pédagogique des TIC; autant en classe qu'en ligne.
Fondamentalement, c'est la présence en ligne qui assure une régularité dans les réponses à donner et dans les activités à proposer ou à recevoir. C'est cette présence qui maintient la qualité de la relation entre Prof en ligne (ou les différents profs en ligne) et les élèves. Depuis 1999, nous avons , à partir de l'école Félix-Leclerc , commencé à installer des serveurs d'application qui roulent sous Linux et qui nous permettent de faire fonctionner des ordinateurs considérés par plusieurs comme désuets. Linux , tout comme Prof en ligne , est d'utilisation publique , ouverte , gratuite et universelle....
Pour qu'une intégration pédagogique en ligne puisse être efficace il faut une présence en ligne
officielle, une présence qui assure un encadrement des élèves lorsqu'ils sont en action sur le réseau.
Or, tout ce travail de contenu que nous présentons ici : l'entretien de sites web, l'animation en ligne en direct ou en différé, la formation des élèves, des profs, les projets proposés par ces mêmes enseignants-ressource qui au fil des ans ont développé une expertise, n'est pas reconnu, d'une part, par nos différents employeurs, quelque soit notre côté de l'Atlantique et, d'autre part, les syndicats de
l'enseignement dans la mesure où ces expériences ne se retrouvent inscrites nulle part.
Il n'y a rien dans la procédure administrative actuelle qui permet la mise en place d'une équité dans la distribution de ces postes. Depuis la mise en place de postes à l'intégration des TIC depuis une vingtaine
d'année,
rien n'est officiel. Tout se fait par le bouche à oreille et quand il n'y a plus de budgets spéciaux
ou quand certains profs en classe sont plus résistants à cette intégration des TIC, on n'hésite pas
à réaffecter ces dits profs ressource TIC dans leur poste d'origine (quand il y en a un) et on recommence le bouche à oreille pour se replacer arbitrairement encore dans une autre école comme enseignant-ressource TIC tout en laissant tomber les différents développements qui ont été faits dans ces mêmes écoles.
Il n'y a pas de transparence et on ne sait pas ce qui se passe ailleurs. De quel suivi parle-t-on? De quelle pérennité parle-t-on? Qu'entend-on par intégration pédagogique des TIC quand la ressource,
dans la majorité des écoles, se réduit actuellement comme peau de chagrin. On ne parle pas ici de l'entretien des machines qu'assurent la plupart des techniciens.
On parle de l'animation de contenus interactifs pédagogiques qui est assurément la responsabilité d'enseignants qualifiés qui ont développé toutes ces compétences numériques depuis au moins 20 ans dans certains cas.
Mais c'est peut-être là que le bât blesse, c'est-à-dire par cette absence de jonction entre ce que nous pourrions appeler l'approche classique mécanique que nous connaissons tous depuis au moins l'invention de l'imprimerie et cette nouvelle approche numérique interactive en ligne qui se développe elle aussi quotidiennement depuis les 20 dernières années. Il n'est plus possible d'être responsable physiquement d'une classe et de s'occuper en même temps du développement de contenus numériques pédagogiques.
C'est l'un ou c'est l'autre.
Comme prof en classe nous avons besoin de ressource en ligne quotidienne pour l'encadrement de nos élèves et comme prof en ligne, comme animateur réseau ou comme enseignant-ressource TIC nous avons besoin de temps pour planifier et organiser toutes ces approches maintenant numériques tout en
étant en présence occasionnellement dans les classes et en proposant justement aux élèves en classe une présence en ligne puisque les élèves, eux, y sont de toute façon...en ligne.
L'entraide et le partenariat sont au coeur de la relation et la connaissance devient distribuée.
On ne peut laisser dans l'ombre le dossier important que représente d'une part, l'énorme investissement en ce qui concerne l'entrée des ordinateurs à l'école depuis plusieurs années et d'autre part, surtout, à la ressource humaine anonyme pourrions-nous dire qui a contribué au développement de contenus pédagogiques sur les différents réseaux. Nous disons ici anonyme, du fait que cette ressource n'est pas reconnue, n'existe pas officiellement.
À chaque année, sur le bon vouloir d'une direction, de quelques titulaires on remet en question les développements qui ont été faits à l'intégration. Il n'y a pas de vision commune à l'intégration des TIC et chaque école y va de son petit budget complémentaire selon qu'on y croit ou qu'il y ait dans une école
un enseignant qui a un peu plus de compétences pour travailler à cette intégration.
Autrement dit, cette situation fait en sorte qu'il n'y a pas de suivi puisque
tout cela n'est pas encadré et surtout que l'enseignant-ressource n'a pas de statut. L'intégration des TIC n'existe tout simplement pas du fait qu'il n'y a rien qui encadre cette pratique. Les enseignants-ressource TIC ne sont sur aucune liste, leur poste n'existe pas et bon an mal an personne ne sait si ce service sera maintenu. Nous sommes au royaume de l'arbitraire et de l'aléatoire.
Ce constat, qui est notre apanage depuis plus de 20 ans, nous amène donc à suggérer ce qui suit comme premier aboutissement à une longue démarche que nous avons maintenant entreprise et que nous présentons à ce colloque.
Ainsi,
- Considérant les investissements importants depuis plusieurs années en technologie de l'information et des communications pour l'ensemble du réseau scolaire,
- Considérant le faible encadrement pédagogique lié à l'intégration desTIC,
- Considérant que bon an mal an les ressources TIC pédagogiques ne sont jamais constantes,
- Considérant que le choix des enseignants-ressources TIC à toujours été laissé entre les mains des directions d'écoles et des titulaires sans grand suivi,
- Considérant l'aléatoire et le manque de vision à cette intégration dans la grande majorité des écoles de nos différents pays,
- Considérant les grandes économies que nous pouvons faire maintenant avec les logiciels et système libres sous Linux,
- Considérant la réforme et les exigences en terme d'intégration des TIC liées à cette même réforme,
- Considérant la grande stabilité du réseau et de l'universalité des standards et protocoles Internet,
- Considérant que le réseau pédagogique en ligne rejoint maintenant et quotidiennement l'ensemble des élèves,
- Considérant que l'enseignant-ressource TIC rejoint l'ensemble des élèves d'une école et l'ensemble des élèves de la francophonie via le réseau,
Comme participant au colloque "l'humain dans l'enseignement en ligne" et comme animateur de la présentation, "quelle pédagogie pour l'enseignement en ligne?" nous demandons donc à nos administrateurs scolaires:
- de reconnaître que l'intégration des TIC est un service direct distinct à l'élève,
- d'amender le régime pédagogique à l'effet de rendre obligatoire l'intégration des TIC dès le 2e cycle de l'élémentaire,
- d'établir une liste de rappel des enseignants ressources TIC,
- de retirer aux écoles et aux titulaires la décision de se doter ou non d'un enseignant-ressource TIC,
- de remettre entre les mains des différents regroupements, académies,
etc..., la redistribution de ces ressources de manière équitable,
- de ne plus utiliser les budgets complémentaires pour combler ce service,
- d'allouer les ressources nécessaires en ce qui a trait à cette intégration en fonction d'un ratio,
- de mettre en place à partir des différents portails d'académies, de commissions scolaires et de sites web d'école ou selon une formule à établir, des ressources humaines en ligne qui assureront le développement et l'entretien de contenus pédagogiques interactifs,
Real Gingras : Prof en ligne (avec l'aimable autorisation de l'auteur)