"L’appellation Ntic et Tice sont, de fait, dépassées… et l’usage plus approprié est sans doute à chercher du côté du « numérique »… si tant est qu’il faut trouver une désignation à ce (nouveau) contexte technique qui fait suite au passage de l’oral à l’écrit et du manuscrit à l’imprimé". (Cf Ol. Meinguet, Quelles évolutions dans nos écoles, Entrées Libres n°77, Mars 2013, page 5).

Dans la vie de tous les jours et aussi dans le monde des entreprises (qu’il s’agisse du marchand ou du non-marchand), on utilise des outils appropriés pour communiquer, apprendre, produire et aussi réaliser des tâches complexes où la collaboration et le travail d’équipe atteignent des résultats que l’on ne pourrait atteindre seul. Ces outils parfois coûteux se nomment téléphonie, informatique, internet. Ce sont des outils professionnels à haute valeur ajoutée que les pays émergents nous envient à juste titre. Depuis quelques années, déjà, la portabilité et la démocratisation de ces technologies ont même permis d’en doter la large population de nos adolescents. Jusqu’à quand l’école continuera-t-elle d’estimer qu’au sein de ses murs, l’usage de ces interfaces intelligentes est à proscrire, elle qui a pour mission de former les citoyens de demain ? Et si elle s’engage dans la voie de l’intégration, quels moyens se donnera-t-elle pour exceller dans cette ambition ? Le premier de ceux-ci étant sans doute d’abord de changer son point de vue sur l’acte d’apprendre (paradigme) à l’heure du numérique.

Pour l’enseignant, l’intégration de cette médiation numérique de savoir comporte 4, voire 5 volets

-       S’initier à la technique (apprendre les bases de la bureautique, s’approprier des logiciels dédiés aux tâches que l’on veut entreprendre).

-       Intégrer cette technique dans la préparation de ses cours, ce qui revient à découvrir le potentiel de l’outil. Les enseignants formés aux ressources livresques, en ce sens, sont des « Mutants » et doivent entamer une conversion.

-       Envisager des intégrations numériques dans l’acte d’enseigner : le numérique devient alors un support médiatique… mais ce n’est pas pour autant que la pédagogie change… un powerpoint, un TBi peuvent n’être qu’un subterfuge technique.

-       Saisir l’opportunité du détour de l’Education par les médias pour faire de l’Education aux Médias, c’est-à-dire observer, comprendre, critiquer et tirer profit de « ce qui se passe pendant que cela se passe » au niveau médiatique.

-       Changer sa pédagogie en reconnaissant que les élèves ne sont pas des mutants mais des natifs numériques. Il n’y a pas 36 solutions : la pédagogie doit être participative, active et, inévitablement aujourd’hui, collaborative.

"Le système éducatif que l’on connaît aujourd’hui a été conçu au XIXè siècle pour répondre à la révolution industrielle et former des cadres supérieurs qui allaient diriger des ouvriers. C’est donc une institution très élitiste, où le plus important est d’être bien classé et d’avoir de bonnes notes. Or, ce système n’est plus en phase avec le monde d’aujourd’hui. Au Danemark, le corps éducatif s’est rendu compte que les seuls jours où les élèves n’avaient pas accès à Internet étaient les jours d’examen. Mais, prépare-t-on les élèves à passer un examen, ou à vivre dans un monde où Internet est présent tout le temps ? Du coup, les Danois ont maintenant accès à leurs livres et à Internet pendant leurs contrôles, et ce qu’on teste n’est plus leur capacité à mémoriser des informations et les reproduire, mais à les chercher et à confronter les sources. (1)"

Une des implications majeures de la dimension numérique dans l’enseignement est le décloisonnement spacio-temporel de la classe.

-       Sans doute faudra-t-il imaginer une généralisation plus grande à l’avenir, d’un plan individuel d’apprentissage (PIA) lié au Projet Personnel de l’Elève (PPE) (Cf http://www.google.be/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&cad=rja&ved=0CDQQFjAA&url=http%3A%2F%2Fadmin.segec.be%2Fdocuments%2F5673.pdf&ei=3l5uUcGIGejX0QXA_oDgBA&usg=AFQjCNEs420Jxbr2vUiDX7XeV5z62ORdkg&bvm=bv.45368065,d.d2k )

-        De plus en plus, l’apprenant concentrera en un porte-folio (un site, un blog, un ENT) toutes les pièces attestant du parcours réalisé, et nécessaires à son évaluation et à sa certification.

-        La dimension « production » sera centrale… s’inscrivant en cela dans la droite ligne des pédagogies actives telles que développées par John Dewey, Célestin Freinet ou Adolphe Ferrière.

-        La classe inversée (Flipped classroom) est un concept qui refait surface pour redonner au temps scolaire sa mission première : tirer profit de l’accompagnement du maître pour travailler ce qui, par ailleurs, a été transmis préalablement et approché d’initiative par l’apprenant. (Cf. « Tout est transmis » de Michel Serres, situant alors l’essentiel ici : ce qu’il faut, c’est se l’approprier pour le transformer en compétences.)

Approcher l’univers technologique comme une nouveauté –dès lors inquiétante- comprenant toute une série de dangers dont il faudrait faire l’identification et la prévention est contre productif car

-       pour les jeunes « natifs numériques » qui sont « de ce monde » ce discours est anachronique (etfactuellement, ils ont raison)

-       il révèle un fossé intergénérationnel dont ils ne sont responsables, ni de l’apparition ni de la résorption

-       il n’offre d’autres solutions aux jeunes, que de cacher ce qu’ils font de cette technologie à cette génération qu’ils jugent dès lors complètement dépassée. (Cf Danah Boyd : « la tentation de l’hyper-contrôle constitue une anti-éducation qui renforce le clivage entre les générations, conduit les adolescents à refuser tout contact avec les adultes, et leur apprend à mentir » (2)).

Concevoir « une séquence de leçon » s’apparente sans doute plus aujourd’hui à la mise en place d’un environnement –notamment numérique- de travail avec des tâches à réaliser sur base de l’exploitation de ressources bien choisies. Cette exploitation est à envisager dans et hors du temps et de l’espace de travail de la classe, individuellement et collaborativement, le professeur n‘étant pas le seul animateur de la démarche. En effet, une dynamique tutorale partagée doit certainement trouver à se développer, de sorte que les interactions soient multiples et accessibles au moment où le bénéficiaire en a besoin. Et inévitablement, le temps de travail online de l’enseignant devra-t-il être reconnu et valorisé pour l’appréciation de sa charge horaire de prestation, car il prendra à l’avenir une part de plus en plus importante.

Il apparaît aussi que les outils n’étant que des instruments, la formation de l’utilisateur devra se faire sur les stratégies numériques, de sorte à pouvoir à tout moment les transférer sur de nouvelles machines et les exercer à travers de nouvelles interfaces aux nouvelles fonctionnalités. Si des choix doivent être faits, on privilégiera les infrastructures et usages qui sont déjà au cœur des pratiques des jeunes, de sorte à bénéficier de leur appropriation acquise. Ce choix permettra de mettre l’essentiel de l’effort sur la réflexion critique (EAM) dans l’usage, qu’il soit pédagogique ou para scolaire.

En ce sens, le pédagogue devra s’intéresser aux pratiques ambiantes pour saisir toute nouvelle opportunité. On nomme ce travail « veille technologique ». Celle-ci aussi fera désormais partie de la charge horaire de l’enseignant et devrait être comptabilisée à juste titre. Cette reconnaissance pourrait être d’autant plus valorisée que ce travail online s’exprimerait aussi en partage de ressources produites et/ou identifiées-republiées à destination de réseaux collaboratifs en ligne. Il y a en effet à soutenir et promouvoir toute initiative de collaboration entre experts pédagogiques qui, encore trop souvent, gardent jalousement pour eux un travail qu’ils font dans le cadre d’un service public devant profiter totalement à ceux pour qui il est financé.

(1) Voir : http://levinvinteur.com/leducation-a-lere-du-numerique

(2) Voir notamment : http://www.homo-numericus.net/spip.php?breve994