La RTBf offrait encore récemment du temps d’antenne et de la place sur son site d’information en ligne au thème très décrié des « Dangers du net ». Service public régi par un contrat de gestion rédigé par le Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, cette chaîne se doit d’informer, mais aussi de produire des émissions qui développent cette préoccupation que l’on nomme l’Education aux Médias. Au delà de l’inscription d’émissions spécifiques sur le sujet dans ces grilles (souvent à des heures désertées par le grand public), elle a l’opportunité d’inviter cette thématique dans des émissions grand public de milieu de journée. De mon regard de formateur de terrain, j’estime que cela marche, mais aussi que, parfois, cela dérape.

 

"De plus en plus, on entend parler de cyber-harcèlement[1]". Dans la foulée, un médiateur scolaire qui vient justement d’écrire un livre sur le sujet[2] poste un message sur le site de la RTBf[3] pour dire que « le numérique nécessite des balises que l’école n’est pas prête à leur donner ». Un intervenant qui revendique de « montrer la voie aux enfants et aux adolescents qui usent et abusent d’Internet et des réseaux sociaux ». Prolongation : Child focus est invité sur antenne dans l’émission « Connexions[4] ». Le journaliste qui pilote l’émission accroche son public en partant d’un fait d’actualité récent : « En février dernier, une jeune Française de 13 ans décidait de mettre fin à ses jours. Elle était victime de harcèlement à l'école et sur Facebook. ». Voilà ce que l’on peut appeler à tout le moins une « médiatisation convergente». Bien sûr, Astrid Pouppez, l’intervenante du bien connu service de recherche des enfants disparus, « veut d'abord voir le positif, en distinguant les risques d’Internet de leurs concrétisations dans les faits ». Mais… toute la suite de son intervention traite de façon alarmiste des dérapages dans l’usage des technologies à l’école et en famille. C’est d’ailleurs la manière dont ce service conçoit ses animations à destination du monde scolaire. Même penchant chez Mr. Butstraen, quand il intervient à titre privé en se servant malgré tout de sa carte de visite professionnelle de médiateur scolaire.

 

Et je me dis : Comment le ton pourrait-il en être autrement quand les intervenants sont « pompiers et ambulanciers n’intervenant que dans des situations de catastrophes ? ». On est dans la caricature (mais on sait combien les médias aiment ça !) : « L’école, l’association de parents fait venir en classe le monsieur moustachu ou la madame frisson pour vous dire combien il est dangereux de jouer avec des allumettes ! » Et quand un média –de service public, svp- met son coup de projecteur sur cette manière de faire, le formateur en éducation aux médias que je suis ne peut que se désoler du contre-coup qu’il va devoir gérer par la suite sur le terrain : l’incompréhension intergénérationnelle renforcée.

 

Cela me fait penser à cette supercherie qu’un enseignant français avait construite pour piéger ses élèves[5] trop enclins à puiser sans réflexion, des réponses toutes faites sur le net. Dans les médias qui, une nouvelle fois, caricaturaient le propos en l’interviewant, il expliquait tout le travail qu’il avait monté (des heures de son temps de vacances) pour faire la preuve que les élèves sont incapables d’un usage intelligent de ces technologies qu’il vaut dès lors mieux tenir en dehors de l’école, pour n’y revenir qu’ensuite et s’en déjouer. Lamentable ! Il fut d’ailleurs la cible de nombreux collègues qui, fort heureusement, confièrent à l’Internet (et non plus aux journaux qui étaient déjà passés à un autre sujet après avoir déversé leur fiel) tout le travail effectué (des heures de leur temps de vacances, eux aussi) à préparer des séquences d’apprentissage intelligent des technologies[6]. Le schéma tout à l’inverse du premier. Bien plus formateur, naturellement !

 

S’il faut bien évidemment reconnaître avec Chr. Butstraen, que l’école a une mission d’éducation aux médias[7], il n’est pas opportun de l’envisager au départ de situations de dérapages qui se produisent certes, mais dans des proportions toutes relatives. Une médiation scolaire ou un service de recherche d’enfants disparus sont bien évidemment des unités confrontées à temps plein à des situations délicates. Mais les enseignants et les parents eux, et fort heureusement, ont un quotidien qui rencontre bien plus d’aspects positifs dans l’usage que font leurs enfants des nouvelles technologies. Et l’éducation qui s’impose, (car il en faut une à ces canaux de communication et de transmissions d’informations et de savoirs), est plus à construire dans la perception des avantages et limites d’un bon usage des ressources que ces médias autorisent. Ces médias nouveaux, tout comme les médias anciens : la presse, le cinéma, la télévision qui méritent eux aussi une alphabétisation médiatique des jeunes. Car les pédagogues des médias n’ont pas découvert avec le net cette nécessité de faire du jeune un « citoyen consommateur actif et critique des médias[8] ». Et leurs propositions pédagogiques s’inscrivent dès lors dans la droite ligne du type d’activités constructives qui abordaient déjà les médias anciens, sans les diaboliser pour autant.

 

Invité par Sylvie Honoré dans « La vie du bon côté », à l’occasion du Salon de l’Education en octobre dernier, sur cette même antenne de la RTBf donc, j’avais eu grand plaisir à développer « les aspects positifs d’un usage scolaire des ressources en réseau[9] ». En cela, j’avais l’impression que, sans compromission aucune, la télévision de service public, elle-même membre du Conseil Supérieur de l’Education aux Médias, répondait aux injonctions qui lui sont faites d’accorder du temps d’antenne à cette préoccupation citoyenne d’éducation critique. Procédant de la sorte, je trouvais même qu’elle pratiquait de manière plus intégrée qu’en inscrivant dans ses grilles, mais à des heures désertées par le grand public, des émissions spécifiques sur le sujet[10].

 

Mais visiblement, un clou chasse l’autre à l’antenne. Mais c’est ça aussi l’Education aux Médias : savoir qu’un journaliste n’est pas l’autre, qu’il développe sa ligne éditoriale en jouissant d’une grande autonomie, avec plus ou moins de conscience professionnelle, avec des préjugés personnels qui ne peuvent être totalement contenus, avec une emprise du temps pour préparer son émission… Et il apparaît plus simple alors sans doute de répéter les propos déjà diffusés par la concurrence, plutôt que de solliciter des témoignages d’enseignants, d’animateurs et de parents qui font de l’Education aux Médias à temps plein. Cette stratégie éditoriale hautement contestable, à mon sens, s’avère pourtant rentable dans un premier temps, car la caricature n’invite pas à réfléchir, mais plutôt à se laisser porter par la vague populiste. Généraliser des situations somme toute marginales (quelle réelle fréquence pour ces dangers très médiatiques ?), s’en inquiéter en les dénonçant comme l’illustration du mal moderne  et proposer des solutions simplistes qui se décrivent en quelques mots, c’est une résolution qui a défaut d’être efficace, satisfera l’audimat encore non éduqué à la problématique. Alors que développer des stratégies vraiment pédagogiques, cela réclame du savoir-faire, de la patience, de la répétition, des essais et erreurs… Toutes choses qui ne se laissent pas résumer à quelques propos radiophoniques vite faits. Alors, que conclure ? Choix éditoriaux différents et peut-être complémentaires, direz-vous, entre journalistes collègues autrement lunés l’un et l’autre, sur la question ? Une chose est sûre : parents et enseignants, si vous engagez le débat sur le sujet avec vos jeunes en démarrant sur les risques qu’ils courent sur Internet, attendez-vous à ce qu’ils vous prennent pour des « nazes » et préfèrent vous mentir sur ce qu’ils font pour couper court à une conversation dès lors sans intérêt. C’est l’enseignement que retire de sa longue expérience des débats avec les ados, la chercheuse danah Boyd[11]. Par contre, intéressez-vous à ce qu’ils font, apprenez d’eux un certain nombre de choses et complétez leurs approximations ou manquements d’un partage de vos questionnements, de vos débuts de réponses et de ce que votre âge plus avancé vous donne comme expérience de vie… il y aura peut-être alors une chance que chacun s’instruise des pratiques de l’autre. Un meilleur début que de leur rentrer dans le lard au retour d’une conférence où l’on vous aurait asséné fortes statistiques –souvent non représentatives- sur les dangers du net !

 


[1] Comment réagir au cyber-harcèlement ?  Du rôle des parents à celui des écoles  http://www.rtbf.be/info/societe/detail_cyber-harcelement-comment-reagir?id=8140310

[2] BUTSTRAEN Christophe, « Internet, mes parents, mes profs et moi », De Boeck, Bruxelles – LLN, 2013. http://www.pedagolivres.com/fiche.asp?id=isdysaobfugysa&/internet-mes-parents-mes-profs-et-moi/christophe-bustraen

[7] Notons que la Fédération Wallonie-Bruxelles a mis sur pied et finance depuis 1995, un Conseil Supérieur de l’Education aux Médias et trois Centres de ressources pour une Education aux Médias à l’école et tout au long de la vie. Voir : http://www.educationauxmedias.eu/

[8] Média Animation, comme Centre de ressources, forme les enseignants et anime des projets d’éducation permanente en ce sens : http://www.media-animation.be/Thematique-no-1-Education-critique.html