A Ludovia, Serge Tisseron revient ce mercredi matin sur les propos qu’il a tenus dans le cadre de la Table ronde de la veille. Un espace de conférence qui lui est dédié et lors duquel il débat avec plus de nuance du thème : « Culture du livre versus la culture numérique ».

Selon lui, l’école qui veut intégrer la dimension numérique ambiante doit prendre acte de la manière dont les enfants grandissent dans le monde numérique, plus que d’amener massivement des machines à l’école.

Selon lui, les écrans s’inscrivent, eux aussi, dans la logique de la littérature : un film est un bon scénario, une bonne histoire (avec un texte à la base) même si, avec JL.Godard, on quitte la linéarité, comme on le fait d’ailleurs dans certains mangas… Mais la culture numérique est importante aussi car elle s’affranchit du livre. L’internaute est en présence d’écrans multiples, ce que ne fait pas le livre -même s’il y a des exceptions à la linéarité de certains livres.

C’est un bouleversement du culturel qu’il décrit comme suit : la culture du livre est basée sur Un livre par lecteur, écrit par Un seul auteur… idéalisé ! Le modèle du livre est vertical, transmissif, comme la transcendance de la révélation catholique.

A l’inverse, la culture numérique amène le consommateur simultanément devant plusieurs écrans créés par plusieurs auteurs, et lus à plusieurs (ciné, télé, ordi…). Une littérature qui se basent fortement sur la rêverie avec les autres qui assistent. Une sorte de grand messe à laquelle chacun communie dans une transmission horizontale, cette fois.

Serge Tisseron relève aussi un bouleversement au point de vue cognitif.

IL s'explique ainsi : Le livre est essentiellement contruit sur un déroulement linéaire. Une temporalité qui suppose un avant, un pendant et un après, et souvent le repect de la chronologie dans l’agencement du récit. Ce mode de construction justifie dès lors une ouverture classique au raisonnement : thèse, antithèse et synthèse.

Or, le contradictoire est accepté dans le numérique : il n’y a pas nécessité de synthétiser de façon non contradictoire les énonciations présentes dans différents écrans. Personne n’a cette ambition qui existe classiquement dans la culture des livres.

Autre remarque, la mémoire événementielle dans les écrans est inutile car on perçoit (éléments visuels à l'appui) à l’écran… par exemple les caractéristiques du héros qui sont présentes dans les traits de son avatar et les cicatrices liées à l’aventure qu’il a assumée. Dans le livre, au contraire, il faut construire cette image par un récit… et compte tenu du langage et de son fonctionnement, il est bon de rappeler quelques fois ces éléments identificatoires -du héros, ici en l'occurrence- pour les mémoriser.

Dans les médias écrans, il y a réelle importance d’une autre mémoire,  la mémoire de travail. Dans les écrans, on gère un problème  du moment, ici, et à court terme. C’est d’ailleurs le modèle des jeux vidéo… S’en suit que l’on apprend sans nécessairement avoir l’impression de devoir apprendre

Les choses que le joueur apprend et qui ne sont pas les objectifs cognitifs des concepteurs de Serious Games... C’est ça la culture numérique, très différente donc, de la culture du livre.  La manipulation fréquente des FPS (first person shooter) donne de nouvelles capacités (attention visuelle, concentration, rapidité décisionnelle…) qui ne sont pas les objectifs cognitifs avoués… par les concepteurs, mais qui sont là !

De là, par exemple –on l’avait dit la veille au soir- les chirurgiens qui jouent aux MMO et qui sont meilleurs dans leur art médical ! Tisseron insiste, il y a incontestablement des stimulis de capacités mentales laissées de côté par la littérature du livre ! Tout  comme le livre a développé en son temps des capacités qui n’existaient pas avant l’invention de l’imprimerie. Il faut aujourd’hui donc étudier ce que le numérique apporte de spécifique.

Et s’intéresser à ce duo Mémoire événementielle (livre) et mémoire de travail (num), deux capacités à développer en classe.

Tisseron psychanalyse, revient aussi sur l’inconscient de Freud jugé initialement pas très utile dans la vie sociale… Aujourd’hui, on en revient ! Le numérique lui est plus proche de cette dimension inconsciente (le rêve, par exemple). La normalité n’est plus la même. Et au risque de choquer, il continue en relevant que si l’on prend quelqu’un d’équilibré qui aurait vécu en 1920, celui-ci serait sans doute déboussolé aujourd’hui. Alors qu’un déséquilibré serait sans doute plus à son aise, et qu’un asocial de l’époque serait mieux préparé aux flottements sociaux d’aujourd’hui. Vous avez dit "Monde de fous" ?

Il revient aussi sur deux notions importantes pour décrire l’opposition entre les deux thèmes évoqués : le domaine de l’identité et celui du processus de défense privilégiée.

Il revient sur la notion d’identité telle que dévelopée dans les travaux de Kauffman, une identité, mise en scène de la vie sociale. Dans ce modèle, l’ado est en période de flottement, puis vient la stabilisation dans 1’identité adulte. Or, aujourd’hui l’identité est plutôt une attribution sociale, ce qui amène à conclure donc que l’on en a plusieurs, selon les communautés auxquelles on appartient !

Les modèles dont le jeune s’inspirent sont multiples et plus uniquement celui de l’adulte (parent svt). Cela était déjà vécu avant internet… mais cela se renforce aujourd’hui.

Il y a donc passage à des identités multiples en fonction des attentes des groupes sur eux. Il évoque en illustration le fil " Une histoire violente" de Cronenberg, un ca de double identité pas  de style Hide et Jekill qui a un avant pdt après… ici c’est simultané. Pas de basculement ! C'est classique dans le monde numérique.

En fait, on n’a qu’une identité, certes, mais on ne la connaît pas, donc on endosse des identités multiples comme des vêtements… pour se tester. Pour se mettre dans une peau… d’où l’expression « je n’ai plus rien à (où) me mettre »

Tisseron rajoute enfin un troisième terme de distinction, le processus de défense privilégiée : le refoulement, tel que Freud l’a énoncé. Aujourd’hui, il y a des bouillonnements divers au creux du vécu des ados, face auxquels se manifeste le rappel à l’ordre de l’adulte (le Sur moi)… La sublimation est un chemin pour s’en sortir dignement : l’art, le discours qui "dit sans faire"… mais le retour du refoulé, cela arrive ! On parle de raté de refoulement. C’est le modèle du livre qui est là-dessous.

Aujourd’hui, à l’heure du numérique, c’est différent. C’est le clivage qui prend la place du refoulement digne. Se créent en nous des compartiments séparés où l’on vit  sans nécessairement savoir  ce qui se passe à côté. Des identités séparées. Des facettes différentes !
A l’école, qu’est-ce que cela donne : anciennement, le prof donnait les règles et les enfants les acceptaient. Et ils les respectaient avec tous les profs.
Aujourd’hui, chaque règle est à repréciser par tous les profs, cars les ados présents à un cours ne sont pas les mêmes au cours du collègue d’à côté. Et donc… chaque prof doit répéter les mêmes règles. La culture numérique explique et soutient cela.

On est DANS l’écran… dans le suivant aussi  et plus dans le précédent. D’où la difficulté de travailler la mémoire événementielle (qui est celle du livre) dans le contexte numérique ambiant… Personnellement, dit Tisseron, je dois prendre des notes pour me rappeler des acquis d’un écran aux autres… Je reste livresque dans ma formation et mes fonctionnements.

Bien intérioriser cette différence de culture, c’est reconnaître que la culture numérique n’est pas prévue pour transmettre ce que le livre transmet ! Mais bien pour mettre en œuvre des nouvelles choses. Il faut laisser la question ouverte ! Et si on veut apprendre ce que le livre apprend, aujourd’hui, dans l’ambiant numérique que l’on connaît, il faudra le faire autrement.